Au Chevalier Déterville.
À Malthe.
Puisque vous vous plaignez de moi, Monsieur, vous ignorez l’état dont les cruels soins de Céline viennent de me tirer. Comment vous aurais-je écrit ? Je ne pensais plus. S’il m’était resté quelque sentiment, sans doute la confiance en vous en eût été un ; mais environnée des ombres de la mort, le sang glacé dans les veines, j’ai longtemps ignoré ma propre existence ; j’avais oublié jusqu’à mon malheur. Ah, Dieux ! pourquoi en me rappelant à la vie m’a-t-on rappelée à ce funeste souvenir !
Il est parti ! je ne le verrai plus ! il me fuit, il ne m’aime plus, il me l’a dit : tout est fini pour moi. Il prend une autre Épouse, il m’abandonne, l’honneur l’y condamne ; eh bien, cruel Aza, puisque le fantastique honneur de l’Europe a des charmes pour toi, que n’imites-tu aussi l’art qui l’accompagne !
Heureuse Française, on vous trahit ; mais vous jouissez longtemps d’une erreur qui ferait à présent tout mon bien. On vous prépare au coup mortel qui me tue. Funeste sincérité de ma nation, vous pouvez donc cesser d’être une vertu ? Courage, fermeté, vous êtes donc des crimes quand l’occasion le veut ?
Tu m’as vue à tes pieds, barbare Aza, tu les as vus baignés de mes larmes, et ta fuite… Moment horrible ! pourquoi ton souvenir ne m’arrache-t-il pas la vie ?
Si mon corps n’eût succombé sous l’effort de la douleur, Aza ne triompherait pas de ma faiblesse… il ne serait pas parti seul. Je te suivrais, ingrat, je te verrais, je mourrais du moins à tes yeux.
Déterville, quelle faiblesse fatale vous a éloigné de moi ? Vous m’eussiez secourue ; ce que n’a pu faire le désordre de mon désespoir, votre raison capable de persuader, l’aurait obtenu ; peut-être Aza serait encore ici. Mais, ô Dieux ! déjà arrivé en Espagne au comble de ses vœux… Regrets inutiles, désespoir infructueux1, douleur, accable-moi.
Ne cherchez point, Monsieur, à surmonter les obstacles qui vous retiennent à Malthe2, pour revenir ici. Qu’y feriez-vous ? Fuyez une malheureuse qui ne sent plus les bontés que l’on a pour elle, qui s’en fait un supplice, qui ne veut que mourir.
1. Infructueux : stérile. 2. Sans doute Déterville est parti pour devenir chevalier de l'ordre de Malte, auquel ses parents le destinait.
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